la voix de nietzsche

« Et c’est pour cette même raison que Bell et Blake n’hésitèrent pas à franchir la dernière étape : ils couplèrent en un seul dispositif expérimental la technique et la physiologie, le fer et la chair, le phonoautographe et les parties corporelles. Depuis, à chaque fois qu’un téléphone sonne, un fantôme hante le combiné ». (F.K., GFT).

« Peu de temps avant, Nietzsche, dernier des philosophes et premier théoricien des média… » (F.K., GFT).

§. De Goethe à Nietzsche

Dans une nouvelle de Salomo Friedlaender (a.k.a. Mynona) datant de 1916 et intitulée Goethe parle dans le phonographe, le Pr Abnossah Pschorr fait renaître pour sa bienaimée la voix de Goethe en associant un phonographe et un moulage du larynx du poète (fraichement extrait du caveau). Reproduite et analysée dans *gft par Friedrich Kittler, la nouvelle révèle une poésie de l’onde où les fréquences viennent remplacer le signifié. Un siècle après, en 2015, Flavia et Patricia Montaggio ainsi que l’artiste Imp Kerr reconstituent la voix de Friedrich Nietzsche à partir de son génotype, obtenu grâce aux traces laissées par Nieztsche sur ses livres, du synthétiseur vocal Text-to-Speech et de la reconstruction par imprimante 3D de sa trachée et de son larynx. La nouvelle est publiée dans un article, où les auteures restent muettes sur leur motivations [59].

[59] Friedlaender connaissait-il l’expérimentation du jeune Alexander G. Bell ? Imp Kerr connaissait-elle Salomo Friedlaender ?

§. Comment en est-on arrivé là ?

Comment en est-on arrivé là ? Telle est la manière nietszchéenne d’interroger le monde. Tout ce qui au 19e siècle est important y passe : les conditions d’émergence (et d’obsolescence) de la morale, de l’art, du savoir, de la philosophie elle-même. Friedrich N. et Friedrich K. partagent le goût la nécessité des ruptures stratégiques de style. « Pour que le simulacre advienne, il faut écrire dans l’écart entre plusieurs styles. S’il y a du style, voilà ce que nous insinue la femme (de) Nietzsche, il doit y en avoir plus d’un », écrit Jacques Derrida [60]. La femme (de) Nietzsche ? De Lou Salomé à Madame Röder-Wiederhold, en passant par ses nombreuses étudiantes, et sa sœur, qui en fera un ouvrage, les femmes (de) Nieztsche, « par toutes sortes de travaux, de copies et de résumés, accomplissent comme prévu leur travail de secrétaires » (F.K., GFT).

La plus accomplie des femmes de Nietzsche fut en ce sens la Malling Hansen, première des Ève future. « Nos outils d’écriture participent à l’élaboration de nos pensées » écrit Nietzsche à Peter Gast. *gft ne débuterait pas autrement, s’il n’était plus question d’outils et de participation mais de média et de détermination. Avec *gft la question « Comment en est-on arrivé là » se reformule autrement : « Comment ce qui s’écrit peut-il s’écrire ». La méthode généalogique de F. N. prend ainsi chez F. K., sous l’effet des média techniques eux-mêmes, la forme d’une archéologie des média, dont il faut dire que la voix de Nietzsche finira par devenir l’un des objets d’étude.

[60] Jacques Derrida, Éperons, les styles de Nietzsche, Paris, Flammarion, 1972, p.138.

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* texte : Emmanuel Guez
* Son (la voix de Nietzsche) et vignette : Flavia et Patricia Montaggio et Imp Kerr.