guerre

§. *gft, guerre et guerre

*gft est un livre de part en part traversé par la guerre. C’est un livre de guerre théorique. C’est ensuite un roman noir,  constatant avec amertume que les divertissements de masse sont le simple effet des pires atrocités de masse.  C’est enfin un livre sur la guerre et son rôle dans l’histoire des média elle-même. C’est ce dernier point qui est développé ici.

§. La guerre, matrice des média

La question centrale de la théorie des média est sans doute celle-ci : qu’est-ce qui provoque le passage d’un médium technique à un autre ? Comment les média émergent-ils et pourquoi deviennent-ils obsolètes ? Quelles sont les lois – et d’abord existent-elles – de la hiérarchisation des média ? Cette question est la clef de voûte de la métaphysique qui sous-tend la théorie des média. A cette heure, aucune théorie n’est satisfaisante. Il n’y  a pas lieu ici, dans cette postface, d’en donner les raisons. Cela viendra en temps et en heure.

Mais pour comprendre de quoi il s’agit, resituons le contexte théorique. Au 20e siècle, trois théories abordent le rapport de la technique à l’histoire. Elles prennent de front la conception téléologique hégéliano-marxienne de l’histoire.  Un premier ensemble constitué de Husserl, Heidegger et l’école de Francfort (de Benjamin à Marcuse) critique l’idée de progrès. Un deuxième ensemble porte l’idée d’une discontinuité des représentations et des pratiques. L’archéologie du savoir de Michel Foucault est à ce titre exemplaire. L’histoire est faite d’époques, appelées épistémès, définies comme les conditions de possibilités des discours et des pratiques fondées sur des énoncés.  Mais, si chaque épistémè est étudiée en profondeur,  Foucault reste muet sur la manière dont se fait le passage d’une épistémè à une autre. Le troisième ensemble est lié à la pensée de Marshall McLuhan. Pour le théoricien de Toronto, une époque se définit par son médium dominant (de la galaxie Gutenberg à la galaxie Marconi). L’émergence puis la domination d’un médium sur les autres va de pair avec une reconfiguration de l’interaction et de la hiérarchie des sens (appelée sensorium). Par exemple, l’émergence de l’écriture, puis, plus tard, de l’imprimerie ont fait de la vue le sens dominant à l’origine de toutes les représentations jusqu’au 20e siècle. Ce déséquilibre ou auto-mutilation (ou auto-amputation) des sens, dès lors qu’il a anesthésié tous les autres sens, devient un tel handicap sensoriel qu’il provoque en retour l’émergence d’un nouveau médium. Agissant comme une prothèse ce dernier vient rééquilibrer le sensorium. Ainsi McLuhan explique-t-il l’émergence du téléphone, du gramophone et de la radio comme une réoralisation de la culture occidentale. En résumé, le passage d’un médium à un autre est le fait d’une remédiation perceptive, agissant comme un pharmakon.

*gft propose une autre théorie. Pour cela, Kittler convoque implicitement (parfois explicitement) les trois ensembles ci-dessus. Il est révélateur que les commentateurs de Kittler ou les passeurs de l’archéologie des média, tels que Geoffrey Winthrop-Young et Jussi Parikka, citent souvent ces trois ensembles comme étant à l’origine et de la pensée de Kittler et de l’archéologie des média. Mais s’il en est ainsi, c’est surtout parce que la question sous-jacente de la pensée de Kittler est de savoir ce qui explique l’émergence (ou dirai-je la naissance)  et l’obsolescence (ou la mort) des média. Et c’est en métaphysicien que Kittler aborde la question – ce que ni Winthrop-Young ni Parikka ne saisissent vraiment, préférant en rester à l’histoire des idées. Nous aborderons cette question à une autre occasion.

Kittler renvoie dos-à-dos McLuhan et Foucault en soutenant l’hypothèse que le passage d’un système d’inscription [2] à un autre s’explique non par la remédiation mais par la destruction, plus précisément par la guerre. Dans *gft, Kittler montre combien les deux guerres mondiales ont servi de laboratoire permettant l’émergence de nombreux média techniques. Cette idée ne vient pas de nulle part. En 1968, en pleine guerre du Vietnam, McLuhan avait publié, avec le designer Quentin Fiore, un ouvrage intitulé Guerre et Paix dans le village planétaire. Si l’ouvrage commence par une analyse littéraire – Finnegans Wake de Joyce traite de la retribalisation électrique de l’Occident –, il se clôt sur l’idée que la planète – ou village global – est devenue (à la fin des années 1960) un être à part entière venant achever l’évolution des espèces. Entretemps, selon une logique encore obscure, les guerres auront été l’œuvre des média(s) (au sens mcluhanien du terme), la première étant l’oeuvre du train, la seconde de la radio [3]. Mais si guerre et média(s) font bon ménage, McLuhan ne fait pas de la guerre la matrice de l’émergence et de  l’obsolescence des média.

[2] Concept venant se substituer à l’épistémè – tout discours étant selon Kittler lui-même conditionné par un médium technique.

[3] Marshall McLuhan, Quentin Fiore, Guerre et Paix dans le village global, Paris, Robert Laffont, 1968, p.131.

C’est à Kittler qu’il revient de penser le rôle de la guerre dans l’histoire des média : les média émergent et s’efforcent de persévérer dans leur être par la guerre. Le commentateur Geoffrey Winthrop-Young résume cette idée : « The medial a priori was collapsed into a martial a priori » [4]. Mais dire que la guerre est la matrice des média, c’est aussi dire qu’en quelque sorte ils se reproduisent en son sein, selon leurs lois propres. Notre hypothèse est que d’un point de vue métaphysique le véritable sujet de l’histoire sont les média eux-mêmes. La question est de savoir ici si c’est que Kittler pense (ce qui est sans doute le cas, même s’il ne l’a jamais écrit), mais quelles sont les conséquences d’une telle hypothèse. La première d’entre elles est que dans la guerre les humains n’agissent et ne meurent qu’en tant que cause instrumentale. Ils sont à proprement parler  « de la chair à canons », c’est-à-dire, si l’on suit Kittler, de la chair offerte au canon du fusil chronophotographique de Jules-Etienne Marey, dont un avatar équipera les avions de la première guerre mondiale [5], et plus tard aux appareils CANON, grâce auxquels (et à bien d’autres marques) viendront s’égrener les images des morts sur Facebook, qui, dans quelques dizaine d’années, sera bien moins un annuaire qu’un cimetière.  En retour, et selon cette même logique, les média rendent possibles la communication avec les morts. Les morts que la guerre a produits et les autres. De là s’explique aussi la dimension médiumnique des média [6]. Ils appellent à la mort en exigeant la guerre, sans laquelle ils ne pourraient se reproduire, tout en donnant aux humains, ces instruments de leur reproduction, l’espoir de pouvoir appeler l’être aimé une fois qu’il a disparu sur les champs de bataille [7]. Ainsi en est-il du nécrophone d’Edison, du téléphone de Bell ou de la voix de Goethe. Tout le problème est de comprendre ce que ce retour, cet échange entre média et humains veut dire.

[4] Geoffrey Winthrop-Young, Kittler and the media, Cambridge, Polity, 2011, p.131. On retrouve la même phrase dans G. Winthrop-Young, « Siren Recursions », in Stephen Sale et Laura Salisbury (éd.), Kittler now, Cambridge, Polity, 2015, p.90.

[5] Il y a bien chez Kittler du Paul Virilio, il y a peut-être aussi du Friedrich Kittler chez Virilio. Sans doute de façon concomittante (pour rappel *gft est publié en 1986). Cf. Paul Virilio, La Machine de vision : essai sur les nouvelles techniques de représentation,  Paris, Galilée, 1988 et Guerre et cinéma 1. Logique de la perception, Cahiers du cinéma, 1991.

[6] Cf. par exemple le programme de recherche de Jeff Guess et Gwenola Wagon, média médiums.

[7] Il n’est pas étonnant que Kittler, après avoir étudié la guerre, se soit tourné à la fin de sa vie vers l’amour. Cf. Friedrich Kittler,Musik und Mathematik, Munich, W. Fink Verlag, vol. 1, tome 1 (Aphrodite) et tome 2 (Eros), 2006-2009.

 §. média(s) post-mortem

Nous venons de voir que l’une des thèses de *gft est que les mutations média-techniques majeures naissent de la guerre et donnent naissance à une nouvelle guerre. Ainsi de la radio, née de la première guerre mondiale, accouche la massification de la propagande, par laquelle la seconde adviendra.  Il n’est pas anodin que les masses naquirent en même temps que leur destruction, quand précisément quelques média techniques agirent et mutèrent en médias de masse. En d’autres termes, la ruse de la raison est d’abord celle de ses systèmes média-techniques et de leurs effets.

Une contre-vérité, dira-t-on. Il y a en effet des contre-exemples. Si le télégraphe de Chappe est apparu en pleine guerre révolutionnaire, le télégraphe électrique n’est pas « né » pendant une guerre. Mais dans le récit qui accompagne son émergence et sa publicité, la mort n’est jamais loin, comme celle de Lucretia Morse.  Et bien que l’invention du téléphone – ou plutôt sa large diffusion – par Bell semble constituer un argument en faveur d’une conception mcluhanienne de l’invention (comme remédiation prothétique venant combler un handicap sensoriel), il faut se souvenir de la promesse d’Alexander à son frère Melville : grâce à une telle invention, les deux frères ne seront jamais séparés. Même la mort n’y pourra rien. Juste compensation à la destruction massive qui se prépare.

La guerre est aujourd’hui, dit-on,  électronique, informatique, cybernétique. L’ordinateur est né entre 1939 et 1945. À Bletchley Park, près de la capitale anglaise, il a pour nom The BOMBE et COLOSSUS. Ces machines servent à casser les transmissions cryptées des Allemands. À Berlin, en 1941, elle s’appelle ZUSE 3. La bête est au service de la Luftwaffe et de ses bombardements sur Londres. Depuis, l’Occident a inventé de nombreux média techniques. L’Internet, dérivé de l’Arpanet, les jeux vidéo, le GPS, les casques 3D, les drones, etc. En 2016, la guerre rôde de nouveau, pour nous, Européens. Un demi-siècle après l’invention de la commutation de paquets, c’est tout naturellement que des forces armées occidentales et orientales, des États-Unis à la Russie, de l’Arabie à l’Iran, se livrent à une nouvelle guerre mondiale, en Syrie et ailleurs. Si l’on suit ce qui précède, il faut admettre que celle-ci est déjà grosse d’un nouveau médium technique qui deviendra à son tour un média d’information et de divertissement de masse.

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* texte : Emmanuel Guez
* vignette : Emmanuel Guez, Google et The Bombe